Vespera est un monde de royaumes, de cathédrales et de longue mémoire, qui se tient à l’après-midi déclinant de son histoire. Il s’y rencontre des elfes et des nains, des démons et des dragons ; et de tous ces mots, il n’en est pas un seul qui signifie ce que le lecteur suppose.
Rédigé à l'origine en anglais.
Vespera — le soir. Non point la nuit, qui n’est pas venue ; non point le crépuscule, qui s’approche. Cette heure où la lumière demeure belle et où les ombres ont commencé de s’allonger.
De la manière de lire ceci
Les habitants ne sont pas des témoins sûrs, et c’est là-dessus que tout l’édifice repose.
Les chroniques de l’Ancien Monde furent écrites par des hommes qui avaient reçu en héritage un vocabulaire plus ancien que l’intelligence qu’ils en avaient. Lorsqu’une chronique dit démon, elle désigne une chose venue de l’Astral, et dont nulle langue des hommes ne possède le nom. Lorsqu’elle dit elfe, elle désigne un peuple qui était déjà antique le jour où s’éleva le premier royaume humain, et qui ne se reconnaîtrait point sous cette appellation. Lorsqu’elle dit dragon, elle peut désigner à peu près tout ; et les nains, qui tenaient des registres meilleurs, avaient soin d’écrire un dragon ou bien un démon, et s’en tenaient là.
Il n’y a dans tout cela nulle imposture. C’est ce qui advient lorsqu’une civilisation survit à sa propre science. Presque tout ce que l’Ancien Monde croit de lui-même est à demi véritable ; et la moitié fausse est d’ordinaire la plus curieuse.
L’Ancien Monde
Le monde tient en un seul continent, que ses plus anciens habitants nomment Endaran, et que tous les autres appellent l’Ancien Monde. Par-delà l’océan du couchant s’étendent les Terres du Ponant, dont les royaumes de l’Orient ne savent guère que ce qu’en rapportent la rumeur et quelque navire égaré. Au midi, au-delà du fleuve Kara, se dressent les empires trolls de Gantumba, qui sont montés deux fois vers le septentrion les armes à la main. Entre les uns et les autres court le Seren : un désert que l’on ne traverse presque plus, et qui était savane ouverte il y a huit mille ans ; chaque nation en donne la raison à sa façon, et aucune ne s’accorde avec les autres.
C’est un monde qui vit dans l’arrière-saison d’un empire. Sarcera régna des collines du Berland jusqu’à la mer Daracienne durant plus de mille années, et il y a quatorze siècles qu’elle n’est plus. À sa place subsiste une mosaïque de royaumes héritiers — Thetland, Ascanie, Ancora, Darde, Berland, Lythe, Azade, et les Royaumes de l’Orient — que le Conseil des Rois et l'Église du Soleil Éternel retiennent ensemble d’une main lâche, et que tout le reste sépare.
Deux ouvrages dominent la carte. Une muraille court d’une mer à l’autre à travers le midi ; elle fut élevée par un empereur sarcérien qui avait vu son prédécesseur consumer vingt années et une bonne part du trésor à vouloir trancher par les armes la question méridionale. Il jugea que les forêts et les marécages d’au-delà ne valaient point ce qu’il en eût coûté de les tenir, et qu’une frontière gardée était la denrée la moins chère. Dans l’étroitesse de ce calcul, il avait raison. Ce que nul ne mit en balance, c’est que les provinces situées par delà cette muraille avaient été la porte de l’empire sur le vaste monde et la source première de ses inventions ; et qu’un empire qui ferme sa propre porte commence, tout doucement, à s’immobiliser.
Le second ouvrage est Haldorak, la plus grande cité que les nains aient jamais bâtie, laquelle ferma ses portes il y a deux mille ans sans en donner la raison, et n’a plus depuis fait entendre une parole.
La langue commune est le thetch, que les marchands ont répandu, et non les armées.
De la chronologie reçue
Ce qui suit est le compte que tiennent les doctes de l’Ancien Monde, et que l’on enseigne dans ses écoles. Comme toutes les chronologies de cette espèce, elle s’assure à mesure qu’elle approche du présent, et devient prodigue de ses nombres à mesure qu’elle s’en éloigne ; les deux âges les plus anciens ne sont point de l’histoire, et n’ont jamais prétendu l’être. Ils n’en sont pas moins le souvenir de quelque chose, gardé durant quarante mille années par des hommes qui n’avaient aucun moyen de comprendre ce qu’ils gardaient.
| Âge | Compté | Ce que l’on tient pour advenu |
|---|---|---|
| L’Âge des Dieux | depuis quelque quarante mille ans | Des puissances divines descendent sur un monde que l’on nommait alors Rhun, et y établissent l’ordre, instituant sept gardiens, lesquels répondent au Soleil, à la Lune, à Corcas, Sothos, Romon, Eracas et Larcan. Dix mille ans durant, ces gardiens façonnent les races du monde. Le septième, qui était le plus éclatant, voulant sonder ce qui gît par-delà les cieux afin de s’en armer, se trouve perverti par cette étude même, et devient cela même qu’il redoutait. L’âge s’achève en une guerre qui rompt le monde par le milieu et engloutit pour jamais ses terres centrales. Lui, on l’enchaîne ; ses serviteurs, les Seigneurs Démons, demeurent libres. |
| L’Âge des Mythes | de vingt-deux mille à onze mille ans | Le roi-sorcier Anu ouvre une porte hors du monde brisé. Le Seigneur Démon Marach élève un empire sur les ruines du midi et de l’orient, et finit par être abattu — par un héros, dit-on, encore que les savants en disputent depuis trois mille ans, d’autant que son influence n’a jamais entièrement cessé de se faire sentir. Le premier royaume des hommes et le premier royaume des nains, Dhur’ad, montent et tombent ensemble dans sa guerre. C’est à cet âge qu’appartient la plus grande part de ce que l’on raconte aujourd’hui pour légende. |
| L’Âge des Mortels | depuis onze mille ans | L’histoire ordinaire, en quatre parties, et une cinquième qui dure encore. |
| — L’Après-Guerre | de onze mille à sept mille | La dispersion. La première cité des nains que l’on puisse dire historique, Halbrad, s’élève, puis tombe devant une chose que les chroniques se refusent à nommer ; et les nains se retirent au nord pour y bâtir Haldorak. Le Seren cesse d’être une prairie. |
| — L’Aube des Hommes | de sept mille à trois mille | L’âge des migrations. Les Anân descendent des forêts du nord vers la plaine de Caphenthes, et élèvent Ûrdâg sur les bords de l’Ethoras ; les Talud viennent après eux, prennent leurs cités, leurs dieux et leurs usages, et substituent entièrement leur langue à la leur. Ûrdâg devient Raphon ; et les Anân sont oubliés en l’espace de quelques siècles, pour avoir inventé à peu près tout. |
| — L’Âge Classique | de trois mille à quatorze cents | Sarcera : mille ans d’empire, qui finissent en une longue immobilité dont elle est seule l’ouvrière. La Guerre de la Lune Décroissante fait monter du midi les hommes-boucs. L'Église du Soleil Éternel devient doctrine d’État sous un empereur dont la grandeur se trouve n’être que l’agonie de ce qu’il avait relevé. |
| — Le Moyen Âge | de quatorze cents à trois cents | Des tribus gothiques s’emparent du cœur de l’empire et s’en déclarent les héritières. Les trolls de Gantumba entreprennent deux Grandes Conquêtes, dont la seconde atteint la lisière de l’extrême orient avant d’aller mourir dans le désert. Le Conseil des Rois est institué. |
| — L’Histoire récente | depuis trois cents ans | La Guerre des Six Couronnes donne au septentrion sa figure présente, fait entrer au Conseil les derniers royaumes demeurés libres, et fait du Berland une puissance navale capable de tenir tête à l’Ancora. La tradition veut que ce soit cette guerre, et non quelque acte de gouvernement, qui sépare le moyen âge du siècle où nous sommes. |
La division même mérite qu’on s’y arrête. Une suite d’âges antérieurs au nôtre, dont chacun est plus long, plus grand et moins attesté que celui qui le suit, et dont chacun s’achève par une catastrophe qui fait place nette pour le suivant : voilà la figure à laquelle aboutit toute tradition savante de l’Ancien Monde, qu’elle compte ses âges par les dieux, par les métaux ou par les rois. Que les traditions s’accordent, l’Église y voit une preuve. Les nains n’y voient que l’indice d’une source commune ; et ils tiennent que ce n’est point du tout la même chose.
Des peuples
Les noms que les hommes donnent à leurs voisins sont rarement ceux dont ces voisins se servent.
- Les hommes, répandus en un fort grand nombre de nations sur l’un et l’autre continent. Leur origine leur est inconnue, bien que la ressemblance des races en laisse supposer une.
- Les nains, venus de Haldorak. Ils tiennent les Adranal, c’est-à-dire des chroniques, et sont par là les plus sûrs historiens du monde. Ils vivent deux cents ans, et quelques-uns dorment tout l’hiver.
- Les Taldar, que la langue commune appelle Hulden, et que le vulgaire nomme elfes, quand les clercs écrivent plus volontiers fées des bois. Plus grands et plus clairs que les hommes, portant une courte queue touffue et des canines marquées, ils se tiennent dans les forêts là où il en demeure, et dissimulent ce qui les signale là où il n’en demeure plus.
- Les gnomes, la moindre des races mortelles, haute d’à peine soixante centimètres, souterraine, universelle, et tenue partout pour vermine. Gobelin, lutin, farfadet, korrigan : autant d’injures pour un seul peuple, et chaque province y ajoute la sienne.
- Les Hadur, que l’on appelle hommes-boucs, et que les doctes nomment faunes par complaisance pour l’antiquité. Ils furent des hommes, et l’on a fait d’eux ceci ; ce qui subsiste de ce savoir est presque entièrement entre leurs mains.
- Les trolls, ainsi dits, qui tiennent Gantumba tout entière sous les Fakal, et qui possèdent une civilisation classique dont le septentrion n’a jamais pris la peine de s’instruire.
- Les Taer’zal des Terres du Ponant, quadrupèdes et portant crinière, qui se servent à eux-mêmes de cavalerie.
- Et les Kar’aqa, solitaires et sans pareils ; les ondins des côtes et des rivières, que l’on nomme aussi nixes vers l’orient ; et les derniers géants, dans l’extrême nord.
De la magie
La magie, dans Vespera, n’est point un art de formules, mais une propriété du monde même. L’univers matériel est partout pénétré d'éther, dont les âmes sont une concentration dense et instable ; et faire œuvre de magie, c’est atteindre l’incorporel, et par lui refaçonner le corporel.
L’éther obéit à quelque chose qui ressemble fort à l’entropie. Une âme privée de vaisseau se dissipe dans la mer astrale ; d’où il suit qu’un monde ne saurait produire d’âmes complexes, à moins que quelque chose ne les tienne assemblées assez longtemps. Ce monde-ci possède une telle chose. Elle dort sous la terre ; elle y repose depuis plus longtemps qu’il n’est de mémoire ; et une bonne part de ce que l’Ancien Monde appelle le royaume des esprits n’est que son rêve.
Ce qui reste à dire
Cette page ne traite que de l’âge présent. Le passé lointain tel qu’il advint véritablement, l’univers plus vaste, la nature de l’Astral, et les âges qui précédèrent celui-ci, seront traités chacun en sa page.
Le monde lui-même n’a point de nom arrêté. Vespera est le nom de l’âge.